De dichter volgens Jules Supervielle

CHERCHER SA PENSÉE

Il m’arrive souvent de me dire que le poète est celui qui cherche sa pensée et redoute de la trouver. La trouve-t-il qu’il pourrait bien cesser d’être un poète pour devenir un logicien, un prosateur, quelqu’un qui use d’abstractions pour s’exprimer.

C’est dans une image, a l’avant-garde de lui-même que le poète éprouve le besoin de fixer son esprit toujours en mouvement. Elle lui sert de relais jusqu’a ce que s’élève dans sa nuit personnelle une autre image qui se précise peu à peu. Ainsi se forme la chaîne de tout le poème.

L’image a pour le poète une autorité que n’a pas l’abstraction. Elle le rassure d’autant plus dans ses naturelles ténèbres qu’elle est une preuve d’existence et même d’invention. Par sa présence muette et inébranlable, elle affirme même son contraire et satisfait pleinement le poète, lui qui ne prétend rien démontrer mais tient simple- ment à se situer, à se révéler.

Alors que la pensée abstraite vieillit ou se dissipe, voyez comme les images des poètes sont restées jeunes et inépuisables. À l’abri des menaces de l’abstraction, elles se sont barricadées dans l’éternelle fraîcheur de l’évidence. Ces images peuvent fort bien avoir pour origine une pauvre banalité décrassée de sa gangue millénaire et devenue la proie d’une jeunesse toute neuve et d’autant plus convaincante qu’elle ne tend à prouver que sa présence.

Je vis à contretemps. Un événement se produit-il, je me contente de l’enregistrer sèchement, machinalement. Je remets a plus tard le soin d’en prendre pleinement conscience, de le vivre poétiquement. Je n’ai pas seulement l’esprit de l’escalier mais aussi les joies, les douleurs, les triomphes, les remords, toutes les vicissitudes de l’escalier. C’est là que je tiens salon, cuisine et chambre à songes. Et c’est souvent bien longtemps après qu’un événement s’est produit que j’entends craquer les marches de mon escalier confidentiel, mon escalier à poèmes.

Le poète vit dans une grande forêt où le coucou sonne des heures insensées. Voici 3 heures et, après une pause de quelques secondes à peine, voilà o heures qui sonnent et 21 heures. Et l’on revient à 2 heures en passant par 14 et › heures. Comment ne serait-on pas dans l’anxiété quand le temps se désagrège ainsi devant nous. Ecrire, c’est mettre un peu d’ordre dans tout cela. Claudel disait que l’étais toujours là où l’on ne m’attendait pas. Le moyen de faire autrement quand on n’a renoncé à aucun de ses âges. Dans mes écrits j’ai successivement ou tout ensemble quinze, vingt, trente ans et ainsi de suite jusqu’à soixante-treize. Je suis encore impubère en même temps que père et grand-père de nombreux enfants. Si mon visage dit mon dernier âge, le regard. lui, a tous mes âges à la fois. C’est le regard de l’âme, celui qui traverse le temps sans en être visiblement affecté. L’enfant joue souvent des tours à l’homme chez moi, lui mène la vie dure et, sûr de l’impunité, lui ferait des crocs-en-jambe si l’homme, conciliant, ne souriait à ses folles.

Le poète fait de la solitude et du mystère même avec les visages les plus aimés, les plus quotidiens. S’il n’y prenait garde, il s’isolerait dans un monde personnel pour en être le monarque absolu. Et pourtant, cette solitude l’épouvante. Mais il lui faut inventer un univers à sa guise, à sa mesure. Tout ce qui lui paraît digne d’attention est attiré par son magnétisme intérieur et disparaît en lui: égoïsme d’autant plus cruel qu’il est involontaire et prive le poète des plus belles joies du monde extérieur pour des créations qui trop souvent le laissent insatisfait.

Le mystère poétique l’attire plus que la vie, sans trans- position, de chaque jour. C’est grâce à la fascination de l’inconnu que le poète, même quand il se trouve devant son meilleur ami, se dit parfois : « Comme une lettre de toi me ferait plaisir, même en ce moment où tu es en face de moi. A être là, tu perds de ton mystère alors que tes lettres je les garde longtemps sans les ouvrir pour faire durer leur imprévu et leurs possibilités. » C’est peut-être aussi que je ne puis jamais renoncer complètement à ma solitude congenitale et que j’aspire à rêver tous les instants de ma vie, à leur donner un corps fabuleux de sirène grâce à quoi je puis accueillir le miracle de la poésie encore amorphe, et toujours menaçant, tant qu’on ne lui a pas donné l’hospitalité du poème.

Jules Supervielle

Supervielle, J., Œuvres poétiques complètes, Paris 1996 (Gallimard)
pag. 652-654